Pourquoi ai-je voulu créer ce site après avoir écrit le livre "je n'ai plus de nouvelles
de Simon" ; qu'est-ce que j'en attends ?

En vérité, j'attends des nouvelles de Simon encore et toujours.
Cela va évoquer une situation que Simon aura vécu avec quelqu'un.

Un lien va se mettre à exister.

Depuis que le livre à été écrit et qu'il est apparu aux yeux du public, beaucoup de gens
qui ne connaissent pas Simon et qui ne me connaissaient pas m'ont écrit en me disant
que j'avais redonné de la vie à Simon, malgré sa disparition.

Je ne veux pas qu'il disparaisse.
Je ne veux pas que Simon disparaisse.

Quand je ne n'en peux plus de son absence, de son silence à perpétuité.

Quand je veux me faire un peu de bien, quand la souffrance est trop violente,
je ferme mes yeux…

Et je m'imagine attendant mon petit et ressentant très fort les coups de pieds qu'il tape
à l'intérieur à la fois pour me dire qu'il existe et à la fois pour me dire qu'il voudrait bien en sortir de mon ventre.

Et lorsqu'il est né, lorsqu'il est sorti de mon ventre, Simon, j'ai ressenti en imaginaire encore les coups qu'il me donnait et puis c'était de l'échange ; il tapait contre mon ventre et je tapais à mon tour - maintenant, à présent il n'y a que le silence de chaque côté…

Nous ne pouvons plus nous entendre.

Nous pouvons nous espérer.

 

PRÉFACE DU LIVRE PAR SYLVIE LE BON DE BEAUVOIR


Simon, trente-trois ans, est arraché, une nuit, par accident, au monde. Simon est arraché à sa mère, qui jamais n'avait imaginé lui survivre, qui se refuse farouchement à lui survivre. Pour elle, il était tout, comment continuer sans lui:
" Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien. " Surtout ne m'écorchez pas, ne tentez pas
de me consoler - crime suprême.

Malka Ribowska toute sa vie eut horreur du raisonnable ; elle sait que sa douleur n'est pas raisonnable, elle la veut telle. L'offensent les consolations mièvres, les clichés sur
le temps qui guérit tout, les conseils de résignation, les credos du temps qui voudraient banaliser ce qu'elle endure en travail du deuil. Insoumise. Rétive. La fidélité à Simon implique que l'absolu en aucun cas ne soit relativisé : foudroyée, elle revendique
de vivre à mort ce foudroiement.
" Je n'assassinerai pas L'humanité de son départ par une vérité grave "
(Dylan Thomas)

Cependant comment vivre l'invivable ? Malka Ribowska ne le sait pas, elle ne triche pas, elle nous crie qu'elle ne sait pas, dans Je n'ai plus de nouvelles de Simon, ce non-livre qui est un très beau livre. Je dis non-livre parce que Malka Ribowska n'est pas un écrivain, parce que le livre existe malgré elle, par suite des contradictions explosives qui l'étranglent, tolérer l'intolérable, vivre sans goût de vivre, accepter l'inacceptable, manquer du fluide vital, ne plus LE voir, ne plus LE toucher,
ne plus LUI parler, ne plus L'injurier, ne plus rire avec LUI. Simon de charme
et de grâce, Simon certes déraisonnable. Simon à jamais absent.
Dans un long monologue haletant, le tournoiement obsessionnel de la souffrance revient en boucle pour dire et redire la stupeur horrifiée, comme si, le souffle coupé par l'Événement, la mère cherchait sa respiration, pour protester: " Non ! Non ! ", sans fin, en un paroxysme répétitif.
Une année, deux années, les années n'affaiblissent nullement les coups du poignard qui lacère le cœur, le temps - dérision cruelle - a suspendu son vol. L'Instant permane.
On dirait que sa mère obéit à Simon, qui parlerait par la bouche de Dylan Thomas :
" Et toi, (ma mère), ici sur la triste élévation Maudis, Bénis moi à présent avec tes larmes violentes, je t'en prie N'entre pas sans violence dans cette bonne nuit Rage, enrage contre la mort de la lumière. "

Ouvrez ce livre, il est écrit pour vous, il vous appelle à l'aide. Le lisant, vous ressusciterez Simon, vous sortirez sa mère de la Géhenne, vous frémirez, saisis, empoignés, quelque chose ne vous lâchera plus. Malka Ribowska devient écrivain par la force des choses : écrire ou crever, l'excès de sa douleur s'engouffre dans des mots, lui inspirant une langue âpre, insurgée, saignante, exhibant la crudité de mille blessures à vif. La langue d'une révolte inapaisable. Tout de suite j'ai pensé: " C'est un thrène. " Le thrène, ce chant funèbre où les Grecs avaient su transmuer le hurlement irrépressible de la perte d'une lamentation sauvage en expression littéraire. Ces pages instruisent, nous ressentons fortement à quel point il n'y a pas de généralité dans le tragique de la condition humaine, bien que, c'est vrai, il soit de tous les temps, de tous les lieux. Il n'y a que de l'unique, que de l'éminemment particulier. Hécube perdant son fils Hector, ou Malka Ribowska perdant son fils Simon, c'est chaque fois la première mère qui pleure son fils, c'est le premier fils que la mort ravit à sa mère. Magie blanche ou noire, l'écriture nous permet de dilater notre être et d'habiter les autres. Les autres qui sont Moi, Moi qui suis les Autres : quoi de plus grand ?

Sylvie LE BON DE BEAUVOIR